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Incendies dans la ville de Bukavu : malédiction ou inconscience collective

Située à l’est de la République Démocratique du Congo, la province du Sud Kivu fait face à plusieurs défis consécutifs notamment aux conflits armés et aux catastrophes naturelles qui perdurent depuis trois décennies. A ces défis s’ajoutent d’autres tel que des actions anthropiques y compris le déboisement et les constructions sur des sites réputés à haut risques, la faible capacité de gestion des déchets solides et liquides ainsi que les eaux de ruissellement facteurs des érosions sur les fortes pentes dénudées.

En effet, dans la même province du Sud Kivu, la ville de Bukavu qui s’étale sur 60 km comprend trois communes urbaines à savoir Kadutu, Ibanda et Bagira. Selon les sources des Nations Unies, en cette année 2025, la population de la ville de Bukavu est estimée à 1369000 habitants soit une densité de 22817habitants/km2 et un taux de croissance projeté à 4.66%.
Cette pression démographique serait entre autre la résultante d’un fort exode rural consécutif non seulement aux conflits armés mais aussi à la crise socioéconomique qui écume les milieux ruraux de l’Est de la RDC ces trois dernières décennies et qui ont provoqué une certaine errance surtout au sein de la jeunesse. Certaines personnes estiment aussi que ce comportement observé au sein de cette classe sociale serait perçu comme la conséquence directe de l’insécurité et du chômage dans les milieux ruraux. A ceci s’ajoute la faible production agropastorale et le délabrement des infrastructures de base dans les villages.
Au-delà de ce qui précède, il convient de noter que la ville de Bukavu, construite sur un relief montagneux et jouissant d’un climat tropical fait face à des cycles récurrents d’incendies dont les responsabilités demeurent partagées.

  1. La part du gouvernement congolais

La ville de Bukavu est victime d’une mauvaise gouvernance foncière depuis les années 2000. En effet, cette période avait été marquée par le phénomène ‘ morcellement’ et expropriation des parcelles de l’Etat congolais d’une part et du bafouèrent des normes urbanistiques d’autre part. Des lors, on assiste à des constructions non respectueuses des normes urbanistiques et qui exposent les habitants à toute sorte de danger. Pour ce qui concerne la part du gouvernement, les études menées par plusieurs chercheurs locaux notamment ceux des institutions universitaires et de recherche, les organisations de la société civile et certaines institutions étatiques dont le Ministère de l’intérieur à travers sa Division de la Protection civile ont mis en exergue les causes profondes des incendies dans la ville de Bukavu à savoir:

  • L’octroi des autorisations de bâtir sur des sites impropres et par des autorités non compétentes en la matière.

  • Le phénomène morcellement est à la base de la promiscuité se manifestant par la faible distance entre les maisons ainsi que les espaces vitales à l’intérieur même des habitations. A Bukavu, plusieurs maisons sont collées les unes aux autres et demeurent difficilement aérées ou presque pas

  • Les sources d’énergie électrique combinant l’hydroélectricité et le photovoltaïque mal installées ou inadaptées. Cette situation est doublée du raccordement frauduleux du courant et souvent avec un maximum d’amateurisme.

  • Dans certains quartiers ne bénéficiant pas encore du cash power on assiste à la fourniture du courant de mauvaise qualité par la SNEL, les raccordements frauduleux et les coupures intempestives qui s’en suivent sont souvent sources d’incendies suite à une mauvaise manipulation ou au mauvais contact entre les fils

  • Le déficit sécuritaire consécutif à l’impunité : les actes criminels causés souvent par des personnes mal intentionnées ou agissant dans le cadre d’un règlement de compte

  1. La part de la communauté

D’aucuns pensent que la situation actuelle dans la ville de Bukavu est la résultante d’un manque de civisme tandis que d’autres attribuent la faute à une déficience de la peur du danger. Pendant ce temps, d’autres vont plus loin et pensent à une banalisation de la vie humaine.
Tout en reconnaissant que certaines responsabilités sont transversales il sied, cependant, de retenir que les membres de la communauté sont essentiellement responsables de faits ci-dessous :

  • L’érection des maisons inappropriées sur des sites réputés dangereux et impropres à la construction (sites jadis réservés pour servir de couverture végétale et de lutte contre les érosions).

  • Les types de matériaux de construction utilisés : les maisons en planches et enduites d’huile de vidange prennent feu plus vite que les autres types de maisons (en pisé ou en briques)

  • La promiscuité exacerbée par la construction des maisons collées les unes sur les autres réduit l’intimité, les espaces vitales et les marges de manouvre en cas de risques.

  • La présence des produits inflammables dans les maisons y compris le carburant (cas de vendeurs de carburant à la criée communément appelés kadhafi)

  • Les types d’équipement utilisés pour la cuisson des aliments et leur emplacement par rapport aux murs de la maison principale et/ou par rapport au comportement du personnel domestique (plusieurs cas d’incendie rapportés sont consécutifs à une mauvaise utilisation des braseros) 

  • Les sources d’énergies électriques mal installées ou inadaptées suite au phénomène ‘DAHULAGE’ à certains endroits. Au-delà de ce raccordement frauduleux, les membres de la communauté font simultanément recours à l’énergie photovoltaïque. A plusieurs endroits, il a été rapporté que cet amateurisme a souvent conduit au pire.

  • L’emplacement de la fosse septique et du puis perdu par rapport à la cuisine ou à d’autres endroits propices au déclenchement de la chaleur car, en effet, plusieurs maisons actuellement à Bukavu ont leurs fosses septiques soit dans une des pièces de la maison (garage, chambre, cuisine…) ou à une distance négligeable du bâtiment. Suite au système de décomposition anaérobique, le gaz méthane dégagé de ces installations offre un terrain favorable au déclenchement d’un incendie. On va, dans ce cas évoquer l’ignorance de l’origine du feu et pourtant on l’entretien soi-même.

  • Les actes criminels causés souvent par des personnes mal intentionnées ou agissant dans le cadre d’un règlement de compte

  • La pauvreté endémique au sein des ménages et la nécessité de se mettre à l’abri de toute sorte d’intempéries conduisent les membres de la communauté à s’installer dans des conditions très précaires et à la merci de toute éventualité.

Il sied de noter que les quartiers populaires.de la ville sont les plus touchés par ces cas d’incendies répétitifs. Interprétés comme une fatalité par certaines langues, ces incendies sont des drames courants qui endeuillent des quartiers entiers depuis une décennie. Et pourtant, de par ce qui précède, ils sont le plus souvent non seulement le résultat : 1) d’une certaine négligence dans la gestion de notre environnement immédiat, 2) d’un manque de capacité d’anticipation et de prévention des risques des désastres mais aussi 3) le fruit de l’ignorance ou d’une inconscience collective au sein des familles victimes.
Dans tous les cas, il se dégage aussi que la connaissance des origines des incendies est le fondement de toute politique d’anticipation et de prévention efficace. En effet, lorsque les causes du feu sont connues, il est alors plus facile de les éradiquer par la mise en œuvre d’actions concrètes, et donc d’en limiter/d’en réduire l’impact sur son environnement immédiat.

Impacts des incendies sur la vie des habitants

De manière générale, les incendies sont à l’origine du réchauffement climatique, des pertes en vies humaines, de la pollution de l’air, de la désertification et de la perte de la biodiversité (Sarr et al., 2015). Pour le cas de la ville de Bukavu, il s’observe ces cinq dernières années un cycle répétitif d’incendies qui intervient surtout pendant la saison sèche soit de Mai à Aout.
Deux quartiers densément peuplés de la ville de Bukavu sont partis en fumée successivement le 03 Août (Nyalukemba) et le 26 Aout 2025 (Cimpunda). Les rapports des évaluations des besoins humanitaires réalisées dans ces quartiers par les Organisations PADECO, AFEDEM et ECC-MERU ont indiqué que 1345 maisons sont parties en fumée respectivement dans les quartiers Cimpunda, Chahi et Nyalukemba au cours de la période précitée. Dans l’ensemble, au moins un total de 2345 ménages vulnérables a donc été directement affecté par cette crise. A ceci s’ajoutaient des infrastructures socioéconomiques notamment les écoles, les églises et boutiques qui n’avaient pas été épargnées par le feu.
Pendant ce temps, les sinistrés étaient reçus soit dans les familles d’accueil, soit dans les débits des boissons soit dans les écoles et les églises qui été épargnées la catastrophe. 
Les souffrances que traversent les populations affectées directement ou indirectement par les incendies cycliques dans la ville de Bukavu depuis ces cinq dernières années jusqu’à ce jour devraient nous interpeller et nous motiver pour rechercher des solutions appropriées. Pour ce faire, nous pensons que les différentes parties prenantes (acteurs humanitaires, gouvernement, organisations de la société civile y compris les confessions religieuses) impliquées dans la vie au quotidien des populations de Bukavu devraient selon des échéances appropriées envisager des actions de prévention et d’anticipation fondées sur:

  1. Les membres de la communauté

Recourir aux professionnels qualifiés lors des installations électriques, abandonner les constructions anarchiques et sur des sites impropres notamment, identifier les facteurs des risques et s’engager à les abandonner (ex : conservation des produits inflammables dans les maisons).

2. Les acteurs humanitaires

Au-delà de l’assistance aux victimes des crises liées aux incendies dans la ville de Bukavu, les acteurs humanitaires, dans leur mission régalienne se doivent d’organiser de soutenir des séances de sensibilisation des masses à travers les églises, les écoles, les marchés et les médias sur les risques des incendies, les responsabilités des uns et des autres ainsi que sur les précautions à prendre et le changement de comportement nécessaire.
Plaidoyer auprès des décideurs pour la prise des mesures courageuses décourageant les constructions anarchiques et les autres formes d’antivaleurs favorables au déclenchement des incendies.
Collaborer avec le Gouvernement pour l’intégration des notions d’anticipation et de prévention des risques des catastrophes à différents niveaux de la vie de la communauté y compris les écoles.
Mettre à disposition des extincteurs et former les membres de la communauté a leur utilisation

3. Le gouvernement

Mettre à la disposition de la communauté des techniciens qualifiés et règlementer l’usage des énergies photovoltaïques. Accompagner les acteurs humanitaires dans leurs campagnes de sensibilisation sur le changement de comportement. A travers la coordination de Protection civile, adopter et faire respecter des mesures /lois notamment celle contre les branchements frauduleux.

En plus de la mise à disposition des camions anti-incendie, favoriser l’obtention des extincteurs par les ménages pauvres habitants les quartiers inaccessibles par véhicules.
A travers le programme des logements sociaux, promouvoir les idées d’extension de la ville de Bukavu et décourager sous toutes leurs formes les constructions anarchiques
Au-delà de ce qui précède, le gouvernement de la RDC devrait s’activer pour restaurer la sécurité dans les milieux ruraux et y améliorer les conditions socio-économiques de retour des déplacés. Ce qui permettrait de désengorger Bukavu et de réduire la pression démographique à laquelle cette ville fait actuellement face.

PAR:  DEOCARD CHIRHA MURHAMBO
COORDINATEUR DE PADECO

Dans les décombres après l’incendie au quartier Nyalukemba, cette sinistrée prédit un avenir sombre pour sa famille © PADECO
Visite d’une partie du quartier Nyalukemba après l’incendie du mois d’aout 2025 © PADECO
Une communauté dévastée : les habitations réduites en cendres par l’incendie © PADECO